Dorothée BROWAEYS – Communication.

Voici l’homo resonans !

Introduction à L’URGENCE DU VIVANT, VERS UNE NOUVELLE ECONOMIE de Dorothée Browaeys (François Bourin, sep 2018)
Dans le moment où nous sommes, la question de la survie est posée. Le véritable ressort du futur c’est le vivant. Nous pouvons miser sur la formidable énergie régénératrice du monde vivant, à condition de saisir (et d’accepter) à quel point nous dépendons de lui. À condition d’inscrire nos techniques dans les logiques du vivant sans l’asservir ou le mettre en péril. Assurer les conditions de sa régénération (et de notre survie) nous amène à fonder une économie nouvelle. Certains l’appellent économie régénérative, d’autres permaéconomie, ou bioéconomie. Il s’agit toujours d’une économie avec le vivant (…)
Nous observons déjà que nos techniques de domestication, de manipulation, de numérisation, d’hybridation transforment tout : nos manières de consommer, de cultiver, d’échanger, de rencontrer… Inexorablement et de plus en plus rapidement, nous mutons ! Et nos modes de vie aussi ! Bêtes et plantes, champignons et planctons, levures et bactéries deviennent les usines du futur pour faire du carburant, des médicaments, des fibres ou des molécules pour la chimie… ouvrant les biomasses à de nouveaux marchés au-delà de l’alimentation classique. Sont-ils génétiquement manipulés, naturels ou synthétiques, asservis ou spontanés ? D’ores et déjà, la frontière entre nature et artifice, entre biologique et culturel s’estompe. Et nos repères, et nos valeurs avec…

Maîtriser et manipuler le vivant est devenu la question politique centrale de notre époque. (…). Cette sorte de « cybernétique organique » n’est pas affaire de machines ou d’automates. Elle est de notre responsabilité commune (…).
Les pollutions, les injustices, les risques globaux ont déjà fait bouger bien des gens, qui mangent autrement, veulent participer au partage des richesses, changent leurs modes de vie. Nous décrirons leurs initiatives, les nouveaux repères qu’ils adoptent, les incitations économiques qui émergent. Nous montrerons qu’il ne s’agit pas du tout d’une dynamique marginale, mais que tout est en train de se recomposer, jusqu’à nos imaginaires et nos aspirations. Parier sur les dynamiques vivantes, c’est composer avec la diversité des possibles. En embrassant… l’inconnu. « Il me paraît inconcevable qu’une relation éthique à la terre puisse exister sans amour, sans respect, sans admiration pour elle, et sans une grande considération pour sa valeur, estimait Aldo Leopold qui s’était donné pour guide, la beauté. Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse. »
(….)
Nous sommes tous au pied du mur, rattrapés par un monde qui a ses limites, celle de ses capacités de résilience. Mais le moment que nous vivons ne ressemble pas à l’aventure du Titanic, sans possibilité de réparation. Nous sommes plutôt comme des enfants gâtés incapables de changer de boîte à outils. Nous avons développé un monde industriel sur la base de la possession et la maîtrise, avec ses effets collatéraux en forme d’immondices : déchets, pollutions… externalités. Ce fut un pacte social fondé sur le progrès et sa logique de prédation est parfaitement explicite quand on lit la doctrine de Saint-Simon : « L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe, c’est-à-dire l’appropriation de ses produits aux besoins de l’homme, et comme en accomplissant cette tâche, elle modifie le globe, le transforme, change graduellement les conditions de son existence, il en résulte que par elle, l’homme participe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux manifestations successives de la divinité, et continue ainsi l’œuvre de la création. De ce point de vue, l’industrie devient culte. »
Les dégâts de ce « mythe de l’illimité » sont considérables. Bernanos les avait déjà ressentis : « Ce qui m’épouvante (…) ce n’est pas que le monde moderne détruise tout, c’est qu’il ne s’enrichisse nullement de ce qu’il détruit. En détruisant, il se consomme », écrivait-il en 1953.
Cette destructivité n’est pas une fatalité. Cependant, vouloir en sortir requiert une conversion. Reconnaître d’abord le prix que paie la nature pour supporter l’effort de production. Réaliser ensuite qu’on ne peut pas remplacer le réel par son modèle. Saisir enfin que ce mensonge nous a fait croire à la possibilité d’un développement hors contexte : nier les interdépendances, c’est organiser la prédation des ressources.

La prise en compte du vivant est donc le sujet central à partir duquel nous pouvons ajuster nos économies, en développant de nouvelles pratiques robustes et responsables, organiques et fécondes. Car le vivant est la condition de notre avenir : il fonde les logiques et catégories du droit, de la comptabilité, de l’éthique, hors desquelles l’économie s’effondre. Il réhabilite le temps long et les rythmes biologiques. Il hybride la transition numérique en l’incarnant. Il permet la mobilisation des solidarités.
Le monde vivant offre une richesse inouïe pour faire fructifier la terre. Nous pouvons y puiser mille recettes et en inventer de nouvelles. Plastiques, vêtements, matériaux de construction, produits chimiques ou cosmétiques peuvent sortir de nos forêts, de nos champs, de nos océans ou de nos déchets. « La biologie, et non pas la dynamique, est la véritable Mecque de l’économiste, reconnaissait Alfred Marshall qui envisageait le processus économique comme une extension de l’évolution naturelle.  Après l’âge du fossile, voici celui du vivant.

Les premiers à suivre cette voie seront les gagnants. Ils inventent de nouvelles pratiques frugales, flexibles, intégrées, judicieuses… capables d’entretenir les fonctions régulatrices du vivant. Nous allons voir combien les « inventeurs du futur » ont des visages divers, tantôt high-tech, tantôt low-tech ou slow-tech. La bioéconomie est une réinsertion dans nos territoires, une prolifération de nouveaux débouchés pour les agriculteurs mais aussi un raffinement des outils de l’ingénierie génétique pour utiliser toutes sortes de microorganismes : levures, bactéries, algues….Des promesses, mais aussi des risques sont à l’horizon avec des pouvoirs biotechniques qu’il faudra apprendre collectivement à choisir et à manier.
(…) Le récit – contenu dans ce livre - révèle un paysage nouveau où des gens de toutes sortes agissent dans un sens commun sans forcément le savoir. Face à la complexité et à l’incertitude, ils investissent dans la forge du vivant, celle des relations. Finis la modernité autoréférentielle, l’irresponsabilité d’une posture hors-sol, le mythe de la toute-puissance. Le vivant nous apprivoise. Voici l’homo resonans.

Dorothée Browaeys, journaliste et auteur, présidente de TEK4life.

http://www.up-magazine.info/index.php/bio-innovations/bio-innovations/7978-urgence-du-vivant-la-bioeconomie-oblige-les-logiques-liberales-a-se-reformer